NON, L’ADMINISTRATION NE DEBORDE PAS LES GENS PAR DES TACHES TOUT A FAIT INUTILES: MA TRIBUNE EN FAVEUR DU MINISTERE DE LA JUSTICE


Image

Exemple du Ministère de la Justice. Cette tribune ouverte est une réponse tout à fait amicale, mais d’une grande franchise, à une réflexion qui m’a été livrée récemment : « 15 ans d’administration m’ont permis de voir qu’on peut déborder les gens pour des tâches totalement inutiles ».

La formule prête à sourire ? Moi, elle me révolte et me pousse à réagir, pour défendre les valeurs de mon ministère.

L’idée de base défendue est un postulat, digne des lieux communs, qui est celui de l’Administration vue comme une grande prêtresse de la paresse et organisatrice labyrinthesque d’une « petite entreprise » brassant de l’air et qui n’apporterait donc rien à la société.

J’entends bien que 15 ans de vécu dans un microcosme ait eu raison d’une certaine lassitude et de frustration à cause de projets non aboutis, ralentis ou mis à mal par certains esprits peu progressistes qui, je me permets de le dire, existent aussi dans le secteur privé : les empêcheurs de tourner en rond, les égoïstes et leur force d’inertie ne sont pas l’apanage de la Fonction publique.

L’entreprenariat, l’innovation, les nouvelles technologies sont des boosters en matière de développement économique, certes, mais la Fonction publique n’est pas, dans sa globalité, dans la même configuration architecturale, et n’a pas comme visé à court terme un objectif à but lucratif. Une grande part de son activité est liée à la notion de service public et à l’équilibre social.

Mais qu’entendre par « l’Administration » ?

Parle-t-on de la froide bureaucratie et de ses lourdes grilles, fermées à 16h00 au public ? Mais qui vous dit que derrière celles-ci personne n’est encore à l’ouvrage ?

Je travaille dans la gestion de la paie, je peux citer pour exemple la Trésorerie générale. Et dans mon service RH, on ne débauche pas à 16h.

Le temps est optimisé et le café du midi se transforme en réunion-courrier, moment privilégié pour corréler les actions à mener et créer une synergie en 15 minutes.

Est-ce du temps perdu ? Nullement, et cela permet de communiquer des informations souvent capitales, de régler des situations bloquées, par une réflexion collective.

Parlons-nous plutôt des agents dans leur globalité, de l’Administration centrale aux gestionnaires RH, des politiques budgétaires aux acteurs de terrain ? Partant de cette seconde option, je tenais à prêcher pour ma paroisse, qui est le Ministère de la Justice.

Il m’est proprement intolérable d’entendre que le travail mis en œuvre par les services judiciaires et les institutions (PJJ-DAP pour exemple) est « inventé » par l’Administration. J’ai intégré la Fonction publique au sein d’un Greffe de tribunal d’Instance, aux saisies sur rémunérations et surendettement-rétablissement personnel.

Non, le personnel ne lambine pas à la machine à café, entre les arrivées des procédures, leur vérification, leur enregistrement, leur préparation pour les audiences et les suivis, les rédactions d’actes, le traitement financier des saisies, etc., et les moyens alloués pour cet honneur sont modestes. Je lui tire mon chapeau. S’invente-t-il des tâches inutiles ? Non, absolument pas.

À ce jour, j’évolue dans les ressources humaines, au sein d’une Direction du Ministère de la Justice : la Protection judiciaire de la Jeunesse. Pour rappel, « elle est chargée de l’ensemble des questions relatives à la justice des mineurs et de la concertation entre les institutions intervenant à ce titre.

Elle concentre son intervention sur la prise en charge des mineurs dans le cadre pénal. » « Elle conduit les études et concourt à l’élaboration de la législation dans les domaines de la prévention et du traitement de la délinquance juvénile et participe aux activités concernant la protection de la jeunesse.

Elle assure dans les établissements et services du secteur public et par le contrôle qu’elle exerce sur les établissements et services du secteur privé, l’éducation des mineurs délinquants ou en danger. Elle gère les établissements et services du secteur public et administre leur personnel.

Elle connaît des affaires relevant des Juridictions pour enfants, tant au civil qu’au pénal ; les décisions sont prises par le Parquet, les juges des enfants, les juges d’instruction. Les mesures éducatives concernant les mineurs sont des mesures d’investigation, des mesures éducatives, des mesures de probation et des sanctions éducatives, qui sont mises en oeuvre dans chacun des départements de la région aquitaine en fonction de l’équipement du secteur public et du secteur associatif.

Ces mesures s’exercent en complémentarité avec celles exercées par les Conseils Généraux dans un contexte de schéma départemental de protection de l’enfance. » (sources : justice.gouv et sanitairesocial.com)

Si je me fie au référentiel des métiers, dans la catégorie « Missions », je retrouve la grande majorité des agents que je rémunère, c’est-à-dire les personnels intervenant dans les structures (CEF, UEMO, UEHD, UEHC, EPE), comme les éducateurs, les professeurs techniques, les assistants de service social, les infirmiers, par exemple, ainsi que leurs encadrants.

Aux prises directes avec la réalité du terrain, chaque jour ils assument une mission difficile et qui nécessite des compétences pluridisciplinaires : connaissance des textes réglementaires, des procédures de prise en charge du jeune, de son orientation, de son insertion sociale et professionnelle, de sa sociabilisation, capacité à élaborer des méthodologies d’analyse et de diagnostic, et surtout l’écoute et le dialogue avec le jeune, qui demandent de l’adaptation et une créativité permanente, associées à une bonne dose de coaching personnel, tant physique que psychologique.

La confrontation à la violence amène à s’interroger sur les risques psychosociaux auxquels sont soumis ces agents.

Mais en revanche, quel enrichissement réciproque obtenu au travers de cette mission difficile ? Je donnerais pour exemple l’organisation du Parcours du Goût. « Tout au long de l’année, les mineurs, entourés par des éducateurs et des ouvriers professionnels, se préparent, s’entrainent et élaborent des recettes en vue de leur participation au concours.

L’activité culinaire est avant tout un média permettant aux professionnels d’aborder avec les jeunes les notions :

– De confrontation à soi-même et de dépassement de soi.

– De rencontre et d’échange avec autrui.

– De convivialité et de solidarité.

– De confiance en soi et de valorisation. »

S’agit-il là encore de s’inventer du travail ?

Ou bien plutôt de prendre en charge des problématiques, dont peu de gens désirent connaître l’existence, et surtout gérer le poids des risques pour la société.

L’Administration n’est donc pas qu’une machinerie tentaculaire et éloignée des préoccupations des citoyens, comme on voudrait le faire entendre pour vanter les mérites du privé et de son apport majoritaire à l’économie du pays.

Concrètement, si ces générations n’étaient pas prises en charge, au même titre que les personnes sous tutelles en grande difficulté d’insertion et souffrant pour certaines de pathologies graves (maladies mentales, handicaps) ou les personnes sous mandat de justice en sortie de détention qui s’en chargerait à part l’administration publique.

Quand on sait la difficulté des associations d’entraide pour survivre à la crise, soyons heureux de pouvoir bénéficier de son action.

Car une crise économique est terrible certes, mais doublée d’une crise sociale et une explosion de violences ou de précarité, d’une négligence institutionnelle envers les plus faibles ou les jeunes générations qui sont notre terreau pour la construction de la société de demain. Je vous laisse imaginer le chaos qui règnerait en maître.

Et on connaît justement l’impact de l’insécurité sur l’économie, quelques pays concernés par ce phénomène en témoigneraient.

Ne généralisons pas de façon manichéiste une expérience négative, car chaque vécu est unique et personnel.

L’important est d’arriver à trouver la place qui nous convient pour exprimer notre potentiel, en fonction de nos aspirations les plus profondes, et en constante évolution.

(Mon article publié dans les Echos: http://lecercle.lesechos.fr/economie-societe/societe/justice/221151950/non-ladministration-deborde-gens-taches-a-fait-inutiles)

Publicités

4 réflexions sur “NON, L’ADMINISTRATION NE DEBORDE PAS LES GENS PAR DES TACHES TOUT A FAIT INUTILES: MA TRIBUNE EN FAVEUR DU MINISTERE DE LA JUSTICE

  1. J’ai été un peu plus de dix ans commissaire aux comptes et proche du Ministère de tutelle : la Chancellerie. Je souhaite juste indiquer que les services du Greffe du TC ou le pôle dédié aux difficultés des entreprises sont remplis de personnes dévouées et compétentes qui ont toujours fait le maximum pour faire aboutir mes demandes. Trop facile d’accuser les fonctionnaires alors qu’un extrait K-bis est désormais obtenu en moins de 48 heures, etc, etc.
    Evidemment si on arrive avec un dossier incomplet ou bancal, il ne faut pas se tromper de fautif ! Bien cordialement, Jean-Yves Archer.

    • Merci Jean-Yves de partager avec nous cette expérience qui montre bien que la responsabilisation est au coeur de ce processus.

      Je ne nie pas l’expérience de mon ami auquel je fais référence dans cet article, car je n’ai pas connu son microcosme, comme il se plaît si souvent à répéter….

      Mais il ne faut pas se tromper de problématique.

      Pour moi, un « système » est une agglomération d’atomes qui, bien soudés, peuvent créer une chaîne solide et une synergie des compétences.

      Mais nous le voyons bien, tout est question d’individualité, au service du collectif, et d’identification au delà de l’implication à ce que je nomme le sens du service public.

      Il ne faut pas aller jusqu’à dire que c’est « entrer en religion », mais je pense que bon nombre d’agents, je parle en tout cas en mon nom propre, aiment leur administration et croient en l’intérêt de leur mission, même si, pour certains corps les conditions de travail ne sont pas optimales.

      Le manque de moyens financiers, structurels ou humains (personnels et encadrement) en est souvent à l’origine.
      Dans certains corps de métiers, comme les professionnels du sanitaire et social, les éducateurs, les enseignants, les risques d’exposition au risques psycho-sociaux sont majeurs et encore peu traités de façon concrète.

      Et pourtant, j’observe qu’ils font le maximum pour que leur mission soit remplie au mieux.

      Bien sûr que tout n’est pas parfait, que des personnes isolées bloquent des initiatives intelligentes et construites, afin de capter un pouvoir personnel et garantir des avantages acquis de longue date.

      Mais ne jetons pas le bébé avec l’eau du bain.

      Et au passage, je salue amicalement cet ami qui m’a inspiré ce texte, dont le parcours passé et à venir m’inspire beaucoup de respect.

  2. Pour illustrer la description du labyrinthe de l’administration dans sa forme la plus extrême, je rends hommage à l’un de mes écrivains favoris, Franz Kafka.

    Il a écrit une oeuvre inachevée qui a été publiée par son ami Max Brod et qui décrit
    « les aventures de K., qui se bat pour entrer en contact avec les autorités du village où il vient d’arriver, afin d’officialiser son statut d’arpenteur. Mais le « château » où résident les fonctionnaires demeure inaccessible. »

    « Sombre et irréel, Le Château traite de l’aliénation de l’individu face à une bureaucratie qui a coupé tout contact avec la population.

    Aujourd’hui considérée comme l’un des plus grands romans du xxe siècle, l’œuvre aurait dû être détruite, comme tous les romans de Kafka, selon la volonté de l’auteur, mais Max Brod s’y refusa. »

    http://fr.wikipedia.org/wiki/Le_Ch%C3%A2teau

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s